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9 mai 2011 1 09 /05 /mai /2011 07:00

 

Dodgson - Amy Hughes (03)

 

 

Il est bien dommage qu'Une ballade d'amour et de mort ait été programmée (en partie du moins) pendant la rétrospective Manet, car elle en souffre visiblement.La plupart des gens ne font qu'y passer distraitement, lisent rarement les textes d'introduction, encore moins les cartels, et, s'ils accordent un peu d'attention aux œuvres picturales, ne jettent q'un bref regard aux clichés photographiques. Ce qui, en revanche, est un avantage certain pour les autres visiteurs, qui peuvent profiter de cette exposition à loisir, tout en riant sous cape d'imaginer les foules entassées dans les salles de l'autre côté du musée (situation qui me rappelle un récent article sur le blog Louvre-passion à propos de Nature et idéal – Le paysage à Rome). Et pour une fois que l'on ne cherche pas à nous appâter avec un titre racoleur présentant de près ou de loin un rapport avec l'impressionnisme, ce serait idiot de ne pas en profiter !

D'autant que cette exposition traitant des rapports entre la photographie britannique de la seconde moitié du XIXème siècle et la peinture préraphaélite est plutôt réussie dans l'ensemble, d'une part, et qu'elle présente des œuvres, picturales ou photographiques, qu'on n'a pas si souvent l'occasion de voir en France, d'autre part (je pense en particulier à celles de Rossetti, Millais et Peach Robinson, même si le musée d'Orsay possède une superbe photographie de ce dernier). Les influences que chacune a pu exercer sur l'autre, les références et les thèmes communs, les buts parfois identiques que toutes deux se proposent d'atteindre sont assez clairement exposés et l'aller-retour entre les deux assez aisé pour le visiteur. Un bémol, cependant, sur les deux premières parties qui concernent "l'œil ruskinien" (c'est-à-dire une nouvelle approche des sujets et de la nature) et le traitement du paysage.

Il me semble qu'il n'est pas toujours très évident de comprendre, au XXIème siècle, en quoi la photographie de paysage et la peinture préraphaélite constituaient un bouleversement dans l'art et dans la société du XIXème siècle en Grande-Bretagne, bouleversement qui saute d'autant moins aux yeux des Français que nous sommes. En effet, les premières images qui nous viennent en général à l'esprit lorsqu'il est question du préraphaélisme (quand il nous en vient), sont plus ou moins apparentées au Moyen-âge et à la légende arthurienne, voire à Shakespeare. C'est d'ailleurs, à mon avis, ce qui fait la bonne fortune des reproductions des œuvres préraphaélites. Or, un des autres aspects fondamentalement novateurs du mouvement, beaucoup moins mis en avant - et qu'on retrouve dans la photographie de paysage - se rapporte à une démarche nouvelle en matière de représentation de la nature. Les peintres préraphaélites ont choisi d'aller peindre en plein air, de peindre ce qu'ils voyaient, et, si nous avons le sentiment qu'il n'y a rien là de bien neuf, tout blasés et gonflés d'importance que nous sommes parce que notre pays a donné naissance à l'impressionnisme, nous nous trompons lourdement. Mais non, au XIXème siècle, - attention, grosse révélation à venir - les impressionnistes n'ont pas eu le monopole de la peinture en extérieur, pas plus qu'ils ne l'ont inventée (ce qui ne veut pas dire non plus que les préraphaélites aient été les premiers à l'avoir pratiquée). Toujours est-il que les préraphaélites se sont énormément attachés à cet aspect de leur art, tout comme les photographes paysagistes ; de ce point de vue, la végétation dans l'Ophélie de Millais (qui n'apparaît pas dans l'exposition) est tout à fait exemplaire.


Par conséquent, je pense qu'il n'aurait pas été inutile d'accrocher quelques œuvres "académiques" de l'époque, pour faciliter la comparaison (comparaison qui, pour le coup, est dans l'exposition impossible) et démontrer noir sur blanc (c'est le cas de le dire) en quoi photographes et peintres préraphaélites bousculaient la tradition. D'autant plus que ce que j'avance concernant notre approche de la peinture préraphaélite est encore plus valable pour la photographie ; tous les clichés qu'on nous donne à voir dans ces premières salles sont, pour l'œil contemporain et à première vue, de banales photographies de paysage – exception faite, peut-être, pour un cliché de Henry White intitulé Fougères et ronces, et dont le dégradé des teintes est étonnant ; encore faut-il avoir envie de s'arrêter devant (après tout, ce ne sont que des fougères en photo), et, donc, avoir saisi l'intérêt de photographier des fougères à l'époque (j'ai comme l'impression que mon article prend un tour assez prétentieux, comme si je laissais entendre que personne n'a compris l'intérêt de cette partie de l'exposition, sauf moi. Ce qui n'est pas du tout ce que je voulais dire, en fait. Bon, tant pis si j'ai l'air de me la jouer, vous ferez avec). Mais cette exposition relevant d'abord d'un projet britannique, l'opposition entre peinture victorienne, d'une part, et peinture préraphaélite et photographie, d'autre part, est peut-être plus évidente pour un public lui-même britannique. J'ajouterai que les photographies de paysage sont peut-être légèrement trop nombreuses, vu que, une fois que l'on a compris l'intérêt de la chose, on a moyennement envie de regarder des paysages à la file. Cela dit, j'ai été véritablement étonnée et charmée de découvrir avec quel luxe de détails les sujets des épreuves sur papier albuminé tirées de négatifs au collodion (ah ah, notez ma parfaite maîtrise du jargon technique) étaient représentés.

 

Fenton - Abbaye de Bolton fenêtre Ouest

 


Dans les salles suivantes, place au portrait, à la mythologie et la littérature, et enfin à la représentation de la vie moderne. Bien que Julia Margaret Cameron soit particulièrement mise en avant dans cette partie de l'exposition, et s'il est incontestable qu'elle a joué un rôle fondamental dans l'élévation de la photographie au rang d'art (ses mises au point, très particulières pour l'époque, ont alors défrayé la chronique), je me lasse assez vite de ses portraits de jeunes filles dans des poses alanguies, toutes arborant un air triste ou rêveur (ou les deux à la fois), avec un recours à une mise au point volontairement floue beaucoup trop systématique à mon goût. J'émets d'ailleurs en gros les mêmes réserves à propos de Rossetti, que je n'apprécie pas tellement. Les deux partageaient d'ailleurs d'assez grandes lacunes en matière de technique ; lacunes à cause desquelles les clichés de Cameron ont pâli et se sont mal conservés et qui ont abouti à la disparition d'une fresque de Rossetti. Côté portraits, j'ai donc, entre autres,  largement préféré ceux de Dodgson (alias Lewis Carroll), admirablement mis en scène, à ceux plus ou moins éthérés de Cameron. Notons aussi la présence d'une  série de portraits de Jane Morris par John Robert Parsons, sous la direction de Rossetti, dont certains  méritent vraiment qu'on s'y attarde (mais pas tous, à mon avis. Quelques uns manquent singulièrement d'intérêt, je me demande bien ce que Rossetti avait en tête). Côté "mythologie" et vie moderne, Ce sont Henry Peach Robinson et Oscar Rejlander qui m'ont tapé dans l'œil. Le premier, pour ses clichés recomposés qui sont emplies d'une grande théâtralité et baignant souvent dans une ambiance un peu morbide (je ne me lasserai jamais de Fading away et She never told her love) ; le second, en grande partie à cause d'une photographie qui s'intitule Homeless et qui traite des conditions de vie des enfants des rues - sujet qui commençait alors à préoccuper la Grande-Bretagne - de façon tout à fait poignante. Enfin, mention spéciale aux deux tableaux de John Millais présents dans l'exposition, La fille du bûcheron, qui traite de la prostitution et dont l'héroïne arbore un regard étrangement flou (un flou pictural, technique, à la Cameron, si j'ose dire) et Un Huguenot, le jour de la Saint-Barthélemy ; tous deux dégagent une tristesse et un sentiment de fatalité intenses, associés à un traitement incomparable des couleurs. On regrettera évidemment l'absence d'Ophélie et de Mariana, qui auraient eu toute leur place ici. Une petite esquisse de Mariana figure cependant aux côtés de photographies de Cameron et Peach Robinson traitant du même thème (tiré de Mesure pour mesure de Shakespeare), celui d'une jeune fille lasse d'attendre son fiancé.

Un bémol tout de même concernant cette charmante Ballade d'amour et de mort : les textes, mal écrits, sont bourrés d'incorrections et de fautes de grammaire. Voilà qui gâche quelque peu le plaisir de la visite. Pas très classe, de plus, pour un musée comme Orsay…

 

Rejlander - Homeless



Voir aussi :
Une ballade d'amour et de mort - Musée d'Orsay, Paris (2)
Une ballade d'amour et de mort - Musée d'Orsay, Paris (3)

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Published by Stéphanie MAYADE - dans Exposition
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commentaires

Papyrus 04/06/2011 13:36



MErci pour ce commentaire qui donne vraiment envie d'aller voir cette exposition "mineure" aux yeux de beaucoup puisqu'il n'y a pas de pub, mais qui a l'avantage de créer une comparaison dont on
n'a pas l'habitude en France.



Stéphanie MAYADE 04/06/2011 13:43



Merci à vous. Je suis entièrement d'accord sur le fait qu'il s'agit d'un sujet vraiment nouveau pour un public français et qui ne draine pas forcément un public
massif (ce qui est à mettre au crédit du musée d'Orsay).



LILIRADAR 04/06/2011 12:27



Eh oui, nous sommes tous dans l'attente fébrile de ton "Orsay m'a tuer" :-)) Belle journée à toi !



Sushi 04/06/2011 15:52



Oui, maintenant que je l'ai promis, il faut bien que je m'y colle !



LILIRADAR 03/06/2011 13:21



Coucou. Je ne connais rien à cette époque, au thème de cette exposition mais les oeuvres que tu as choisies pour illustrer ton propos - toujours aussi intéressant - me plaisent énormément. A très
vite ! Amitiés culturelles, yec !



Sushi 03/06/2011 22:47



Contente de te revoir ma petite LN ! Franchement, je crois qu'une bonne partie des oeuvres des peintres préraphélites devrait te plaire, notamment Aubrey Beardsley
(mais je me trompe peut-être)...


Je dois publier d'autres articles (grmbl, pour la millième fois j'avais écrit aritcles au lieu d'articles - trop marre d'être
dyslexique au clavier) avec images sur la même expo (photos et tableaux), mais j'ai eu quelques soucis techniques. Je ne peux malheureusement pas publier toutes les images que je voudrais,
cependant je vais faire de mon mieux pour alimenter l'album photos de l'expo. Mais ça va venir très bientôt. Il ya aura sans doute un article hors expo sur Mariana de John
Millais.


 


 


Et puis j'ai pas mal d'articles en berne : l'expo La fabrique des images au Quai Branly (celle qui m'a provoquée une surcharge cognitive), un sur la
rétrospective Odilon Redon, un sur les récentes installations de Chiharu Shiota à la Maison rouge, etc. Bref, j'ai pris du retard ! Dire que je n'ai toujours pas écrit le fameux Orsay m'a
tuer...



Richard LEJEUNE 14/05/2011 10:30



     Merci, vos lecteurs vous l'écriront ; je ne m'y attarde donc pas.


 


     Passionnant artcile qui donne envie d'aller voir cette exposition, figurera probablement aussi dans les commentaires futurs.


 


     Pour ma part, j'épingle trois choses qui me plaisent beaucoup dans votre écriture : tout d'abord, grâce à certaines de vos parenthèses, le côté "décalé" de vos textes
avec cette distanciation qui les rend, tout en étant "didactiques", extrêmement agréables à lire.


 


     Ensuite, l'immense bagage qui est vôtre pour recadrer - ce verbe s'imposait quand on traite de l'art photographique - une école, un mouvement artistique dans son temps.


 


     Enfin, ces quelques avancées pour "déboulonner les statues", "remettre les pendules à l'heure" et ne pas aveuglément accréditer tout ce qu'assènent les historiens de
l'art et que véhiculent les habituels a priori.


 


De cela, plus spécifiquement, je vous remercie.



Stéphanie MAYADE 14/05/2011 13:44



Immense bagage me paraît exagéré  (surtout venant de vous) !


Mais c'est gentil et vos compliments me vont droit au coeur.


 


Pour ce qui est de Rossetti et de Cameron (je pense que c'est à eux que vous faites allusion en matière de statues), je ne les apprécie effectivement pas plus que ça
(à quelques exceptions près) ; il me paraît donc normal de ne pas jouer les hypocrites, mais aussi d'argumenter un minimum. Pour ce qui est des lacunes techniques de Cameron, elles sont mises en
lumière dans l'exposition, ce qui est inhabituel et d'autant plus honnête. Il est vrai que d'habitude, on n'aborde que sa technique de mise au point, complètement innovante et choquante à
l'époque. Les péripéties autour des fresques de l'Oxford Union sont souvent évoquées dans l'histoire du préraphaélisme ; je ne sais plus si l'expo en parle, mais j'ai lu des choses là-dessus à
deux ou trois reprises (j'avais bûché un petit peu le sujet avant d'aller à Orsay, car je suis loin d'être une spécialiste).


De façon générale, je prends le temps de me documenter sur le sujet d'un article, et, souvent, cette activité se révèle très chronophage. Je suis, en effet, une
littéraire  et non une historienne de l'art de formation. Et avouez que ça n'aurait pas grand intérêt que je vous ressorte le dossier de presse de l'exposition !


 


En tout cas j'ai vraiment adoré Une ballade d'amour et de mort (et pourtant j'avais vu la semaine précédente la rétrospective Odilon Redon, qui est
sublime), j'espère de tout mon coeur que cet article suscitera l'intérêt des lecteurs pour le sujet. Je regrette seulement que les salles soient si peu fréquentées.


J'ajoute que L'Estampille / L'Objet d'art a sorti un très bon Hors-série sur l'exposition  avec certaines des plus belles photos de l'expo (White,
Fenton, Peach Robinson, Cameron, Dodgson,etc.), des reproductions des deux tableaux de Millais, plus un port-folio comprenant ceraines des photos de  Jane Morris par Parsons. J'ai aussi
oublié de signaler dans l'article que le catalogue, pour une raison qui m'échappe, n'est sorti qu'en anglais sous le titre Preraphaelit lens. C'est bien dommage. Il ne reste plus qu'à
attendre que le musée d'Orsay le brade dans quelques temps pour pouvoir l'acquérir à un prix plus abordable.


 


Richard, vous êtes toujours assidu, de plus vous êtes cultivé dans bien des domaines et exercez ici-même quotidiennement, ou presque, votre esprit d'analyse ; en un
mot, vous êtes le lecteur idéal ! J'aimerais que Vincent en prenne de la graine, lui qui ne nous a toujours pas  expliqué pourquoi il n'aimait Messerschmidt, alors que je suis certaine qu'il
a plein de choses à nous dire ! Vincent, une réponse, et que ça saute !



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