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21 janvier 2011 5 21 /01 /janvier /2011 07:06

  Gerome - Pollice verso


Gérôme se serait écrié à Naples, devant un casque de gladiateur exposé dans un musée : “Tous les peintres, tous les sculpteurs sont venus ici, ont vu cela, et pas un n’a songé à refaire un gladiateur”. C'est ainsi qu'il introduisit une thématique nouvelle en peinture, celle des jeux du Cirque. Quatre de ses tableaux relèvent donc de ce sujet, Dernières prières des martyrs chrétiens (1863-1883) et La rentrée des félins traitant des exécutions de prisonniers chrétiens, tandis que Ave Caesar, Morituri te salutant (1859) et Pollice verso(1872) –probablement l'œuvre la plus connue de Gérôme - abordaient le thème des combats de gladiateurs.


On retrouve dans
Pollice verso cette impression de vérité et (paradoxalement ?) cette manipulation des images qui sont le propre de l'œuvre peint de Gérôme. Certes, mécontent des erreurs commises dans Ave Caesar, Morituri te salutant (l'équipement des gladiateurs s'y révélant un peu fantaisiste), il avait poussé davantage, pour Pollice verso, le souci de l'exactitude archéologique. Pourtant, si on mène une petite analyse du tableau, il est notable que les erreurs ne manquent pas… Si le rétiaire (le gladiateur vaincu à terre) est représenté correctement, dépourvu de casque mais muni d'un galerus (protection d'épaule), d'une manica (protection de bras), d'un filet et d'un trident, il en est  autrement pour le Mirmillon (le gladiateur vainqueur en position debout). En effet, si ce dernier est identifiable à son casque décoré d'un poisson et à sa manica à motifs d'écailles*, il porte deux ocreae (jambières), une courte et une haute, ainsi qu'un petit bouclier rond. Or, le Mirmillon était en réalité équipé d'un grand bouclier rectangulaire (c'était un combattant défensif) et d'une seule ocrea courte à la jambe droite (seuls les hoplomaques et les Thraces en portaient deux, qui, elles, montaient jusqu'aux cuisses). De même, l'arène où se déroule le combat, comme dans les autres tableaux traitant des jeux du Cirque, est issue d'un mélange entre le Colisée et le Circus Maximus. Quant à la présence de gladiateurs morts, s'il est vrai que plusieurs combats se déroulaient en même temps, on peut raisonnablement douter que leurs collègues allaient  jusqu'à piétiner leurs corps… Enfin, rien n'atteste que le geste du pouce renversé ait jamais existé (je me suis adressée à des passionnés de gladiature qui m'ont expliqué que cette idée relevait de mauvaises traductions de deux auteurs latins). On voit donc que l'exactitude historique n'est pas ici réellement respectée. Mais c'est que Pollice verso est avant tout d'une redoutable efficacité narrative et dramatique ; et pour ça, on peut bien tordre un peu le cou à l'Histoire.

Comme dans ses tableaux "orientalistes", où il donnait à voir un Orient sensuel et fantasmé, c'est Rome dans tout ce qu'elle a de plus cruel, morbide et fascinant que Gérôme met en scène dans ce tableau. Il a choisi de représenter l'un des spectacles les plus sanglants de l'Antiquité (du moins c'est la vison, plus ou moins erronée, que nous en avons généralement) et, dans ce spectacle, l'instant où la tension est à son comble : non pas l'exécution du rétiaire, mais, le moment où celui-ci, à terre et vaincu par le Mirmillon, reçoit le verdict de la foule : la mort. Mort qui est déjà omniprésente, sous la forme de cadavres de gladiateurs à la peau déjà grise et  étendus sur le sable ; le rétiaire est d'ailleurs tombé sur l'un d'entre eux, que le Mirmillon piétine carrément. Et pour mieux impressionner son public, Gérôme, par son cadrage, plonge celui-ci directement dans l'arène, sous le velum transpercé par quelques (superbes) rais de lumière, le condamnant à attendre avec les combattants le verdict des spectateurs déchaînés. Ceux-ci font tous le geste du pouce abaissé, qui, je le disais plus haut, n'a pas existé à l'époque des jeux du Cirque  ; mais c'est justement avec ce geste qu'on peut prendre toute la mesure du talent de Gérôme et de sa faculté à créer des images fortes : car c'est ce tableau qui a popularisé le geste du pouce abaissé et a marqué notre imaginaire collectif, au point que, encore aujourd'hui, nous le rattachons au signal de mise à mort des gladiateurs vaincus.



* Pour ce qui est du poisson qui ornait le casque et des motifs d'écailles sur la manica, je ne suis vraiment pas certaine de leur existence dans l'équipement du Mirmillon. Le problème est que le tableau de Gérôme a justement véhiculé cette image du Mirmillon et que je ne sais pas jusqu'à quel point elle est inexacte. Je n'ai personnellement pas trouvé de photo de casque de mirmillon avec un poisson.



Monument a Gerome (01)
Gérôme, pour sa première sculpture, a tiré son sujet de Pollice verso et en a représenté les deux protagonistes, le rétaire et le Mirmillon. Après sa mort, son gendre a réutilisé cette sculpture et y a ajouté la figure de l'artiste (oui, drôle d'idée, ma foi...) pour en faire un monument funéraire. Ce qui fait que la sculpture d'origine n'existe plus vraiment...



Voir aussi l'article suivant :
Rétrospective Jean-Léon Gérôme au Musée d'Orsay


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Published by Sushi - dans Peinture
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commentaires

Louvre-passion 22/01/2011 16:32



Après vos commentaires je découvre que nos blog ont pas mal de points communs (nous sommes des "blogueurs artistiques"). J'ai moi aussi beaucoup apprécié l'exposition Gérôme, surtout son art de
la mise en scène.



Sushi 22/01/2011 19:34



Oui, en effet, on s'est d'ailleurs aussi croisés sur Communauté Louvre (forcément).


Quant à Gérôme, c'était une véritable découverte pour moi. Je ne me souvenais que d'avoir vu Tanagra il y a longtemps au Musée d'Orsay, pour le reste je n'avais vu que des reproductions.
L'exposition m'a révélé, comme à beaucoup des visiteurs, je pense, toutes les spécificités et les aspects novateurs de son art. C'est vraiment un artiste injustement méconnu (mais c'est loin
d'être le seul). Ca faisait longtempsque je n'avais pas été aussi enthousiasmée par une expo !



LILIRADAR21 22/01/2011 10:45



J'ai le plaisir de voir que tu as "bossé". Le tableau me plaît beaucoup, j'ai hâte de lire ton long commentaire, documenté. Je t'embrasse et je reviens me cultiver sur tes pages. Bisous ! Hélène



Sushi 22/01/2011 17:52



Quand je te disais que c'était du boulot ! Je passe un temps pas possible sur ce genre d'article (c'est pour ça que j'en écris peu)...



AD-Mary44 devenue 49 21/01/2011 16:44



Il est vrai que c'est visitant le musée de VESOUL (Haute Saône) que j'ai appris que GEROME était non seulement un peintre mais un SCULPTEUR !!!! Ah !  la beauté de nos petits musées de
province nous en apprend des choses !!!!!!!!!!!!!!!!!!


bien amicalmeent



Sushi 22/01/2011 17:49



Il est vrai que Gérôme n'est vraiment pas très connu en tant que sculpteur (et pas non plus tant que ça en tant que peintre, d'ailleurs). Il a débuté en sculpture très tardivement, après l'âge de
50 ans.


Il était originaire de Vesoul, c'est pourquoi le musée municipal possède quelques oeuvres de lui (dont Femmes au bain), chose rare en France. Le musée d'Orsay possède 18 oeuvres de lui,
dont Consummatum est (le tableau de Gérôme que je préfère),  et des sculptures telles que Les gladiateurs (transformé en monument funéraire), Tanagra (qui a perdu
sa polychromie originelle) et le superbe buste de Sarah Bernhardt. Pour le reste, la quasi totalité de sa production est aux Etats-Unis. Je ne l'ai pas précisé dans l'article, mais Pollice
verso appartient au Phoenix Art Museum.



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