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31 janvier 2011 1 31 /01 /janvier /2011 07:45


David - Psyche abandonnee (01)


La Psyché abandonnée de David, retrouvée seulement en 1991 et appartenant aujourd'hui à un collectionneur privé, a servi d'affiche, avec Le cauchemar de Füssli, à l'exposition du Louvre "L'Antiquité rêvée". En général, elle a fait sensation, et comme je lui ai consacré un long commentaire sur le blog Louvre-passion, je me suis dit "Autant faire d'une pierre deux coups". D'où cet article.


Tout d'abord, un petit résumé de l'histoire de Psyché, issue de la mythologie grecque, puis romaine. Psyché était la fille d'un roi, tellement belle que la déesse Vénus en ressentit une terrible jalousie et ordonna à son fils, Cupidon (Eros, ça en jette plus, à mon avis, mais les peintres néoclassiques utilisaient les noms romains) de la rendre amoureuse de l'être le plus monstrueux qui soit (on voit que Vénus n'était pas à prendre avec des pincettes). Or, Cupidon, qui n'avait rien d'un putti joufflu mais se présentait plutôt comme un superbe jeune homme, se blessa avec la flèche qu'il avait décoché à Psyché : il en tomba donc amoureux. Suite à quoi un oracle ordonne au père de Psyché de l'abandonner sur un rocher pour qu'elle y soit enlevée et emmenée par le monstrueux époux qui lui est destiné (sans quoi s'ensuivront des catastrophes). Psyché est alors abandonnée à son triste sort, soit : emmenée par Zéphyr dans le palais de  Cupidon. Celui-ci la rejoint à la nuit mais refuse de se laisser voir  et lui fait promettre de ne jamais tenter d'en savoir plus. Il la quitte avant l'aube  ; et ainsi, de nuit en nuit, la situation contente en fait assez bien Psyché (je laisse votre imagination travailler toute seule), jusqu'à ce qu'elle reçoive la visite de ses soeurs. Celles-ci, fines mouches, découvrent bientôt que Psyché ne connaît pas l'identité de son époux et l'incitent à l'observer à la dérobée ; ce qu'elle fait (ah, l'idiote, elle n'avait donc pas lu Barbe-Bleue ?). Comme dans ces cas-là, les choses tournent généralement mal, c'est exactement ce qui va se passer ici : pendant que Cupidon dort, Psyché se saisit d'une lampe à huile et le regarde (et elle est plutôt satisfaite du spectacle) ; mais elle fait couler une goutte d'huile sur l'épaule de Cupidon, qui s'éveille aussitôt et, furieux, l'abandonne (cest précisément ce passage qui est illustré ici par David.) Résolue à retrouver celui qu'elle aime, Psyché accepte de passer tout un lot d'épreuves concoctées par Vénus, qui la déteste plus que jamais. Elle triomphe de toutes, sauf de la dernière qui se déroule aux Enfers et à cause de laquelle elle se trouve plongée dans un sommeil léthal. Mais alors, Cupidon, qui avait été emprisonné par sa mère, Vénus, s'échappe et réveille Psyché. Leur mariage est alors célébré sur l'Olympe et Psyché accède à l'immortalité en buvant l'ambroisie.


Venons-en au tableau de David. On ne sait pas  de source sûre s'il est fini ou non. Il semblerait que oui, puisqu'il apparaît dans les catalogues des oeuvres de David, qui ne concernaient que les oeuvres finies. De plus, il l' a cédé de son vivant, alors que, d'après ce que j'ai compris, il ne cédait jamais un tableau inachevé (cf. le Portrait de Mme Charles-Louis Trudaine, au Louvre, qui, lui, est inachevé). Mais (car il y a un mais), d'un autre côté, David n'a jamais voulu l'exposer. Donc un doute subsiste sur son état d'achèvement, même s'il est en général considéré comme achevé. Ce caractère achevé ou non du tableau est important, parce qu'il conditionne toute son interprétation.

En effet, seuls le visage et les mains sont "finis" ; même les petits cheveux dans le cou de Psyché donnent l'impression d'être à l'état "d'esquisse". Tout le reste de la toile (corps, rocher, ciel, etc.) présente ce sentiment d'inachevé, car la touche frottée, si typique de David (mais qui, paradoxalement, n'apparaît d'habitude que dans les fonds et disparaît sous une facture lissée) est très apparente. Là encore, je renvoie au Portrait de Mme Charles-Louis Trudaine qui présente le même aspect (et lui donne ce côté "moderne" si frappant), mais sur toute la toile ; ce qui est normal, puisque, en l'occurence,  c'est un tableau inachevé. Donc, si David a voulu cette opposition entre parties lissées et parties en touche frottée apparente (ce qui, je le répète, est exceptionnel chez lui), c'est peut-être qu'il a voulu donner corps au sentiment d'absence et d'abandon ressenti par Psyché (elle vient d'être abandonnée par Cupidon, son époux); en effet, la touche frottée donne un effet de transparence à tout son corps, et c'est un peu comme si elle était en train de disparaître peu à peu, son visage et ses mains restant les dernières traces d'elle encore ancrées sur terre (d'où ce grand ciel bleu derrière elle, d'un bleu complémentaire à l'ocre du rocher). D'ailleurs, cette transparence, cette évanescence qui prend possession de Psyché correspond bien également au geste de ses mains, qui se referment sur le vide.

De plus, bien que ça ne soit pas visible ici, et même difficilement sur une reproduction en pleine page A4, Psyché a les larmes qui affleurent aux yeux, et cela aussi, c'est quelque chose d'assez exceptionnel chez David. Certes, il était le chantre des vertus viriles et chez lui (comme chez les autres néoclassiques, d'ailleurs), la femme n'est que victime qui pleure ou s'évanouit dans un coin (exception faite des Sabines). Il a toujours exalté l'héroïsme contre le sentiment et ses personnages, masculins surtout, sont assez inexpressifs. Mais, si là aussi nous avons une femme au statut de victime larmoyante (on se refait pas), la part belle est justement donnée au sentiment, à l'expressivité. Tout ça fait de ce tableau une oeuvre vraiment à part de David, qui tempère, à mon sens,  le néoclassicisme pur et dur qu'on lui connaît et dont il a été le maître incontesté.


Je vous renvoie à l'album de l'exposition, qui m'a largement inspirée pour cet article. Pour finir, je tiens à faire remarquer que toute cette analyse serait battue, du moins partiellement, en brèche, si le tableau s'avérait finalement être inachevé.

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Published by Sushi - dans Peinture
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commentaires

cronin 21/05/2011 09:45



Bonjour Sushi,


Très beau blog... comme j'aime, particulièrement votre écrit, et interprêtation de ce beau tableau sur la légende de Psyché, mais la peinture de DAVID... très belle à contempler... j'ai écris moi
même un poème dédié à Psyché et Eros... Ce tableau, est magnifique, et j'aime cette sensation que vous y relever "une femme au statut de victime larmoyante"... David à su trancrire en peinture
l'émotion larmoyante sur un visage d'une beauté pleine de grâce... je vous souhaite un bon et beau week-end. Merci pour ce joli blog ! Ma rose d'amitié, Corinne (Cronin)



Sushi 24/05/2011 22:24



Je ne peux qu'être comblée devant tant de compliments et pour avoir touché juste en vous parlant de la Psyché abandonnée de David. Et j'espère que nous
aurons l'occasion de nous apercevoir que nous avons encore d'autres points communs, sur le oeuvres, les artistes, etc. Je passerai sans faute sur votre site.


Stéphanie



Louvre-passion 01/02/2011 21:36



Je ne reviens pas sur cette savante description dont j'ai eu la primeur. Quand à la légende de Psyché je viens d'en lire une version un peu différente, ce qui est normal dans un univers
mythologique.



Sushi 01/02/2011 22:30



Oui, je crois qu'il existe pas mal de versions, notamment deux très connues, l'une par Apulée, et l'autre par Jean de La Fontaine. Je me souviens que la première version que j'ai lue, quand
j'étudiais le latin au collège, ne comportait pas l'épreuve aux Enfers (mais peut-être parce qu'elle était destinée à la jeunesse et qu'on ne voulait pas nous traumatiser). Pour le reste, c'était
en gros la même chose (sauf qu'on n'appuyait pas vraiment sur le côté érotique de l'histoire)...



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