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23 mars 2011 3 23 /03 /mars /2011 07:00

 

Messerschmidt - Vieillard (01)

 

C'est une chose que de s'arrêter pour regarder une  représentation scupltée de la douleur à l'état pur, c'en est une autre de devoir supporter la vue de toute une série de ce type de représentations. Et forcément, les  nombreux portraits de Messerschmidt - qui furent appelés "Têtes de caractère" après sa mort, mais que lui-même nommait simplement "Kopfstücke" - rassemblés en une même exposition, laissent un goût amer. Il faut dire que ces véritables  métaphores de la souffrance (et de l'aliénation mentale) sont assorties d'une parfaite maîtrise technique (Messerschmidt était un très bon praticien, tant dans le domaine de la fonte que dans celui de la ciselure à froid) et d'un grand réalisme de la forme, qui les rendent tout particulièrement frappantes.


On sait peu de choses sur Messerschmidt, puisqu'il s'est peu confié et n'a pas laissé d'écrits. Encore aujourdh'ui, les historiens de l'art s'appuient sur un des euls témoignages qui nous soient parvenus, celui de Friedrich Nicolai, un homme de lettres allemand qui rencontra Messerchmidt. Nicolai rapporta entre autres que le sculpteur se disait hanté, malmené par ce qu'il appelait "l'esprit des proportions", qui s'amusait à le torturer parce jaloux d'une découverte primordiale que lui-même, Messerchmidt, avait faite concernant les proportions... Pour chasser cet esprit malfaisant, Messerchmidt expliquait donc qu'il s'appliquait à se pincer de certaines façons en faisant des grimaces devant son miroir, et à en reproduire les effets par le biais de la sculpture : ce qui donnait vie aux fameuses "Têtes de caractères". Ces portraits (qui sont donc des autopotraits au sens figuré, mais qui ne le sont peut-être pas au sens littéral) avaient donc un but "thérapeutique", ce qui explique d'ailleurs qu'ils soient restés dans la sphère du privé et n'aient jamais été vendus ou exposés par le sculpteur de son vivant. On peut ajouter que deux des têtes grimaçantes de Messerchmidt (dont l'une a disparu et l'autre se trouve au Belvédère de Vienne) représentent, elles, un visage déformé au point que la bouche donne l'impression d'être un bec : il s'agit probablement de représentations de "l'esprit des proportions".


Une chose est particulièrement notable dans ces sculptures : c'est que presque toutes les têtes ont les lèvres serrées, pincées, voire rentrées ; elles sont même scellées par une bandelette dans quelques (rares) portraits. Certains y ont vu une relation avec les travaux de Mesmer sur le traitement des maladies psychosomatiques à l'aide d'aimants (Mesmer et Messerschmidt se connaissaient bien). L'historien de l'art Kris, qui s'est formé à la psychanalyse, comparait, lui, ces bandelettes à une symbolique ceinture de chasteté : Messerschmidt avait en effet déclaré à Nicolai être complètement chaste. Quant au-dit Nicolai, frappé lui aussi par la façon dont les lèvres des personnages étaient représentées, voici ce qu'il a rapporté par écrit sur ce sujet :
"Etant donné cependant  que la plupart d'entre elles semblent en proie à des convulsions si étranges et ont des lèvres imperceptibles tant elles sont pincées, je serais aujourd'hui encore très embarrassé s'il me fallait dans une certaine mesure deviner ce qui a motivé ce genre d'outrances, si ce que Messerschmidt considérait comme une règle fondamentale et m'avait confié au cours d'une conversation ne m'avait fait entrevoir la méthode sous-tendant sa folie. Il disait en effet : l'homme doit rentrer le rouge de ses lèvres parce qu'aucun animal ne le montre. Quelle étrange raison ! Je lui fis remarquer qu'un homme n'était pas un animal ; il avait cependant une réponse toute prête. Il me dit que les animaux ont de gros avantages sur les hommes ; qu'ils peuvent discerner et ressentir dans la nature beaucoup de choses qui demeurent cachées à l'homme. Quand quelqu'un  veut défendre des sottises, il a recours à n'importe quel sophisme, aussi bête soit-il. Le fait que les animaux ont le plus souvent des sens plus développés et sentent grâce à une ouïe et un odorat plus fin des choses que l'homme ne sent pas, était une explication qui, pour le bon M., était bien trop simpliste. Parce que son cerveau était plein d'idées étranges sur les esprits, parce que, comme beaucoup de gens ayant un faible pouvoir de discernement, il croyait devoir imputer tout effet inconnu à l'action  d'un esprit (causa occulta), il se figurait que les animaux pouvaient mieux que les hommes discerner les esprits et cherchait à l'expliquer - Dieu sait par quelle bizarre association d'idées - par l'absence de lèvres apparentes chez les animaux."


Les délires sculptés de Messerchmidt valant bien ses délires verbaux, malaise garanti devant cette étonnante (et, en quelque sorte, assez malsaine,  puisque normalement réservée au privé), réunion de bustes sculptés. A voir, car peu commun et saisissant ! Et c'est un sujet fascinant pour les psychanalystes en herbe, ou ceux plus expérimentés.


Exposition Franz Xaver Messerchmidt,
du 28 janvier au 25 avril 2011
au musée du Louvre



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Published by Sushi - dans Exposition
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commentaires

LILIRADAR21 26/04/2011 14:47



Encore un article passionnant et captivant. Je découvre ces "délires sculptés" dont j'ignorais tout. Merci pour ton travail. Et bienvenue - dans un tout autre registre - aux petits chats nouveaux
nés. Quel dommage de ne pouvoir les voir, les adopter tous ! ;-) J'espère que tu pourras leur trouver des foyers accueillants et aimants ! Bises de Marseille



Sushi 26/04/2011 22:07



Merci pour ton soutien indefectible. Moi non plus je ne connaissais pas du tout Messerschmidt avant l'expo du Louvre ; apparemment sa notoriété est bien établie en
Autriche, mais n'a guère dépassé les frontières du pays. Cet article m'a donné bien du souci... Et voilà que c'est reparti pour l'écriture d'un article sur Othoniel (où suis-je allée me fourrer
?) qui va, je le sens, me prendre des plombes (pardon pour le langage familier) et se révéler décevant, j'en ai peur. Croyez-moi, croyez-moi pas (je parle à la façon "Kaamelott" en ce moment), ne
pas être issue d'une formation en Histoire de l'art ne me facilite pas les choses, loin s'en faut ! J'ai en permanence l'impression d'être une abrutie dès que je m'attaque à mon clavier.


 


Cela dit, je défie quiconque de passer ses journées à s'occuper d'une chatte en gestation obsédée par la nourriture, de courir un jour sur deux chez le vétérinaire
(y compris pour une césarienne), de découvrir qu'un chaton endormi autour de la patte de sa mère ne se réveillera plus, de continuer à s'occuper de la mère et des autres chatons tout en empêchant
une autre chatte et une lapine psychopathes de les emmerder à tout bout de champ, d'arriver à dormir et à se nourrir à peu près normalement, et, en plus de tout ça, d'écrire des
articles sur l'art quand vous n'avez qu'un Master de Lettres et, accessoirement, un job à côté. Je suis une sorte de sainte, n'ayons pas peur des mots.



Louvre-passion 25/04/2011 17:17



Pour ma part j'ai visité l'exposition, mais elle m'a en quelque sorte rebuté et n'ai eu aucune envie d'écrire à son propos....



Sushi 25/04/2011 22:45



Justement, j'aimerais bien savoir pourquoi elle t'a rebuté...



JA 13/04/2011 21:54



Article très interessant et stylé, mais pas de date.


C'est vrai que l'exposition ne doit pas être joyeuse à regarder, mais pourquoi pas?


A bientôt


JA



Sushi 13/04/2011 22:18



Je n'ai pas indiqué les dates, parce que j'ai pensé que les lecteurs intéressés par l'expo iraient se renseigner sur le site du Louvre, où ils trouveront davantage
d'informations pratiques qu'ici.Mais vous avez raison, je vais le faire, car quelques informations basiques sur les dates et le lieu ne seraient pas de trop.


 


Je pense que tout le monde ne sort pas non plus déprimé de cette expo (moi, je l'étais un peu, mais je me suis vite remise) ; elle vaut vraiment la peine de par son
caractère très inhabituel.


 



Richard LEJEUNE 12/04/2011 15:34



     Les mystères d'Overblog ! Voilà un très intéressant compte rendu d'exposition publié le 23 mars et qui vient seulement à l'instant de m'être notifié !!


 


     Intéressant non seulement parce qu'il constitue le reflet de votre ressenti mais aussi parce qu'il lève quelque peu le coin d'un voile bien opaque concernant l'auteur de
ces têtes.


 


     Intéressant aussi si je le compare à cette première phrase que je lis sur le site que le Musée du Louvre consacre à cette exposition : "Immersion dans l’univers de ce grand sculpteur allemand, à l’humour décapant, expert dans l’art du portrait, dont l’audace séduit le public contemporain." dans lequel,
bien évidemment, j'épingle les termes "humour décapant". (???) 


 


     Intéressant, enfin, par cette remarque de votre dernier paragraphe insérée dans une parenthèse et qui me fait penser à l'art funéraire égyptien qui, lui aussi, n'avait
pas été prévu pour notre regard contemporain ; pour aucun regard, d'ailleurs, hormis ceux du défunt et des dieux qui l'accueillaient dans leur éternité ...



Sushi 13/04/2011 11:24



Pour la date, c'est moi qui suis en cause. J'ai choisi de publier l'article à une date du mois de  mars alors qu'il vient juste d'être terminé, mais il était en
geste depuis cette époque, au moins. J'ai eu beaucoup de mal à le finaliser, je voulais dire autre chose que "C'est stupéfiant" ou "C'est flippant", mais je ne savais pas trop comment l'aborder.
Et puis je suis tombée bien malade (mais rien de grave), j'ai un nouveau job, ce qui fait que je n'ai rien pu écrire pendant quelques temps. Au final, c'était plus logique pour moi de le poster à
cette date, car il aurait dû être terminé à ce moment-là. Ce sera sûrement le cas de quelques autres articles.


 


J'ignore où le site du Louvre est allé chercher le coup de "l'humour décapant", (mais c'est vrai que je l'avais lu aussi, je ne sais pas pourquoi ça ne m'a pas
frappée, d'ailleurs) puisque le commissaire de l'exposition lui-même dit que les bustes de Messerschmidt ne sont pas des caricatures, qu'il s'agit d'un non-sens de les interpréter de cette façon
(bien que ce soit une interprétation répandue). Les titres grotesques qui ont été donnés par un anonyme bien après la mort du sculpteur y sont certainement pour quelque chose, mais quand on
regarde bien en face le buste de "L'homme qui baille", pas besoin d'être très malin pour voir qu'il s'agit s'un homme qui hurle de douleur.


 


Et pour ce qui est de ramener à la surface ce qui est censé appartenirau privé, au sacré,  etc., je trouve votre parallèle tout à fait pertinent. J'ai toujours
été mal à l'aise (mais fascinée) devant les objets funéraires égyptiens exposés dans les musées ; dans le cas de Messerschmidt, il me met doublement mal à l'aise (ainsi qu'il me fascine) : à
cause de la douleur insupportable et répétée qu'il affiche et parce que les sculptures en question n'étaient pas faites pour être vues. Exposer aux yeux de tous ce qui ne devrait pas être vu,
c'est tout de même une démarche un peu violente...



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